Pourquoi j’utilise l’IA : autopsie d'une béquille technique en terrain hostile

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Pourquoi j’utilise l’IA : autopsie d'une béquille technique en terrain hostile
Photo by Nahrizul Kadri / Unsplash

Je pourrais esquiver le sujet, dissimuler le procédé sous un vernis d’écriture artisanale et préserver une réputation de pureté militante. Ce serait de la lâcheté intellectuelle.
J'écris et je publie à l'aide de modèles de langage génératifs, alors même que je combats pied à pied l'ordre techno-capitaliste qui les enfante. À ceux pour qui ce simple constat suffit à prononcer l'excommunication ou le boycott, voici la réalité matérielle de ce choix, sans fard ni défausse.

Liquider l'illusion de la neutralité technique

Soyons clairs : je ne défendrai pas la fable commode d'un « outil neutre dont seul l'usage importerait ». C'est une fiction libérale.
Un grand modèle de langage n’a rien de neutre :

  • Il est le condensé d’une extraction prédatrice : des milliards de textes et de données siphonnés sans consentement auprès de créateurs et de rédacteurs.
  • Il repose sur l'exploitation invisible d'un sous-prolétariat du Sud global chargé de trier les horreurs du web pour calibrer la machine.
  • Il impose une gabegie écologique insensée en eau et en gigawatts pour enrichir une poignée de monopoles californiens.
  • Il charrie par construction les biais normatifs de ses concepteurs : une écriture aseptisée, conçue pour dissoudre le conflit social et policer le débat public.

Prétendre le contraire relèverait de l'aveuglement. Mais refuser d'analyser son utilisation sous l'angle des conditions matérielles de production relève du pur dogmatisme moral.

Le corps et la machine : l’accessibilité comme nécessité politique

Si j’utilise l’intelligence artificielle, ce n’est pas par fascination fétichiste pour la tech, ni par commodité paresseuse. C’est une réponse directe à une limitation matérielle : mon handicap.
Là où certains disposent du privilège physique d'enchaîner des heures de frappe dactylographique sans friction, chaque page rédigée au clavier est pour moi une épreuve d'usure physique et de fatigue cognitive. Depuis des années, cette barrière condamnait mes idées à rester bloquées sous forme de fragments, de notes éparses ou de messages tronqués sur les réseaux sociaux.
La dictée vocale classique retranscrit les mots, mais elle ne résout ni la fatigue structurelle ni le désordre inhérent à l'oralité. Pour moi, le LLM fonctionne strictement comme une prothèse :

  • Un scribe sténographique : Je lui dicte ma pensée brute, mes colères, mes arguments non polis, mes ratures orales.
  • Une matrice de structuration : Il organise mes flux de parole sans en inventer le fond, transformant le chaos verbal en une charpente lisible.

Refuser d'utiliser ces leviers techniques au nom d'une pureté de principes, ce serait accepter le verdict du validisme ambiant : me taire, m'effacer du champ du débat d'idées long format, laisser le monopole de la parole publique à ceux dont le corps et le temps s'ajustent sans douleur aux exigences dominantes.

Le rapport de force éditorial : dicter, trancher, dé-lisser

Le piège mortel de l'IA, c'est l'uniformisation du style. Les modèles sont alignés pour être mous, polis, lisses et consensuels. Laisser la machine « écrire à sa place », c'est capituler idéologiquement en adoptant la voix monocorde du capitalisme managérial.
Ma démarche repose sur un conflit permanent avec l'algorithme :

  • L’intention et la matière première viennent exclusivement de moi : Le modèle ne pense pas, ne choisit pas les combats, n'invente pas mes prises de position.
  • Le massacre du consensus : Je reprends la main sur le texte généré pour en arracher le vernis tiède, réinjecter mes aspérités, ma brutalité syntaxique et mes choix lexicaux.

L'IA n'est pas un auteur, c'est un ouvrier typographique automatisé dans une imprimerie dont je refuse de sanctifier les patrons, mais dont j'utilise les presses pour imprimer mes propres tracts.

Tenir la contradiction

On m'accusera d'incohérence : critiquer le complexe militaro-industriel de l'IA tout en faisant tourner ses serveurs.
La contradiction est réelle, mais elle traverse l'ensemble de nos existences sous le capitalisme. Nous combattons la domination des télécoms avec des smartphones bourrés de métaux rares, nous dénonçons les plateformes en publiant sur leurs flux, nous contestons les monopoles logistiques tout en dépendant de leurs réseaux pour subsister. Attendre d'être immaculé pour engager la lutte, c'est se condamner à l'impuissance.
Je n'ai aucune sympathie pour les prophètes du transhumanisme ni pour les marchands de productivité. L'IA reste une arme adverse, toxique et asymétrique. Mais tant qu'elle me permettra de transformer ma voix en une pensée armée et déployée, je retournerai cette force matérielle contre le silence auquel le handicap et les normes établies voudraient me contraindre.

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